Traquer le visible, par Rémy Romain

Traquer le visible, par Rémy Romain

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« Sur l’étang le reflet peut bien fréquemment se brouiller : sachons l’image. » Sonnets à Orphée. Rainer Maria Rilke

La peinture est un puissant narcotique, elle anesthésie le regard, fixe la perception autour de l’hypnose de l’image, à tel point que parfois la frontière entre le réel et sa reproduction en vient à se dissoudre. Ici nous sommes aux interstices de cette dissolution, sur cette ligne de faille où le tableau ne pourra plus jamais rejoindre les rivages de la mimesis. Jean-François Huleux semble nous proposer une équation impossible, donner à voir une partie du surgissement précaire des phénomènes tout en maintenant la menace de l’abstraction. Le tableau s’impose d’emblée comme une épreuve, épreuve des sens et épreuve de la raison. Nous sommes inclus dans un vaste mouvement, une vaste vibration aux traits irréguliers, à la répartition aléatoire. Le sentiment de tout embrasser du regard et de ne rien pouvoir fixer, comme si l’image ne tenait pas, à l’aune de la frontière de ces bleus incertains et fragiles dans leur composition.
Que signifient d’ailleurs ces lignes, dessinent-elles un horizon quelconque ? Sommes-nous sur l’espace d’un océan ? Sur la surface opacifiée et aux reflets troubles d’un étang ? Le signifiant et le signifié semblent ici disparaître, avec l’objet de la représentation. L’horizontalité incertaine ne permet pas de tracer un espace défini, ni haut ni bas définitifs. Le peintre a élu domicile dans le régime des images précaires, péniblement conquis dans la rencontre de la photographie et de la peinture. Photographie ou reproduction pour être plus précis, quelque chose semble vouloir s’enregistrer, demeurer dans le choc quasi électrique des lignes. L’effort du peintre, dans toute sa matérialité est à peine masqué. Il s’agit de faire vivre la surface intime du tableau, de ne rien laisser au néant. Et puis subitement la vaste totalité sombre, l’équilibre des lignes horizontales cède devant la menace de l’engloutissement.

Alors qu’à l’instant le réel se dévoilait, il s’obscurcit maintenant comme si le peintre ne croyait plus à la vérité de ses propres couleurs, comme si le front dégagé n’était qu’un fragile paravent, des lettres qui s’effacent sur le sable. Pourtant ces marques, ces tâches sont bien là, rémanentes et têtues. La promesse de la peinture ne propose plus d’éclaircie et malgré cela un événement a lieu. Le geste artistique n’est pas vain. Le tableau est là, dressé devant les dernières sonorités du monde, pour les traquer, en donner témoignage à une oreille suffisamment attentive. Certes le réel ne peut exister que brouillé, à titre de fragment, mais il laisse passer des sons, des couleurs, dans leur impureté même. On pense au réalisme ambigu des tableaux de Gerhard Richter, comme si la peinture venait suppléer aux manques du réel. La photographie chez Richter est toujours dédoublée car elle ne se suffit pas à elle-même, il faut tenter de reconstituer la fabrication de l’objet matériel. Le monde perçu n’est jamais un, jamais saisi dans son univocité, il veut toujours dire autre chose.

Même si le geste pictural ne peut plus reproduire le réel et si ce dernier a définitivement basculé dans le régime des images, il n’est pas insensé d’en rechercher une trace. Et c’est bien le sens originel de la « traque » : retrouver la piste des phénomènes dans le buisson chaotique des signes.

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