Le tout et la partie, par Rémy Romain

Le tout et la partie, par Rémy Romain

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« Toute substance est comme un monde entier et comme un miroir de dieu ou bien de l’univers, qu’elle exprime chacun à sa façon ». Leibniz Essais de Théodicée

Si le monde était insulaire… On pourrait supposer que le monde est constitué d’îlots de singularité parfaitement autonomes, offrant une vision toujours particulière sur l’ensemble. Vieux rêve leibnizien où la monade contiendrait le monde dans un miroir.
Le tableau nous confronte à cette hypothèse, il s’agit de reconstituer le monde ou ce qu’il en reste à travers la multiplicité de ses parties et fragments. Il serait d’ailleurs fécond de poursuivre la métaphore des mondes leibniziens, car ici les couches de peinture désignent des zones et des espaces parfaitement autonomes, se jouxtant, parfois se rencontrant sans communiquer véritablement. Le monde se constitue en atomes, en morceaux d’espace-temps sans solution de continuité. Dans le treillis irrégulier de ces formes apparaissent pourtant des zones, des tâches approfondies, mais qui semblent dépourvues de direction, de finalité. Les lieux se côtoient, s’entreexpriment sans doute mais n’offrent aucun pont, aucune sorte d’intermédiaire. Les couleurs tentent de se contaminer, le noir et l’opacité de recouvrir la liberté des couleurs, rien n’y fait, pas l’horizon d’une signification.

Quant à la verticalité et l’horizontalité, elles ne dessinent aucun espace géométrique préalable. Pas de « pattern » , de projet qui résoudrait l’énigme. Les couleurs et les pâtes picturales tiennent mais pour elles-mêmes. On peut deviner des objets, des êtres informes, parfois la tête massive d’un animal, ce qui pourrait s’apparenter à un buste. Mais les formes ne se maintiennent pas, du moins elles ne se fondent pas dans un décor qui leur donnerait une certaine cohérence. Le fond est neutre, pratiquement absent. Nous avons définitivement plongé dans la solitude des signes, les objets se sont délestés de leur signifié.

Pourtant la solution n’est pas à rechercher du côté de la métaphysique. C’est la matière des couleurs qui tient à avoir le dernier mot. A bien y regarder, un monde semble surgir sur la gauche. Dans une sorte de mouvement latéral trop appuyé, un paysage à la liquidité verdoyante semble apparaître, peut-être une vieille bâtisse accolée à un massif de cyprès. Phénomène hautement paradoxal, plus on plonge dans la partie, plus le tout gagne en solidité. Ces formes apparemment juxtaposées, dessinent de façon métonymique un récit plus global. Le vert cézanien contamine indirectement les autres parties du tableau. Et tout à coup c’est une onde qui s’anime, des figures aux bustes aigus se mettent en mouvement. Les îlots de sens et de chair communiquent, toujours rivés à leur singularité dans un concert qui commence à produire du sens. Le tableau et les images se dotent subitement d’une étrange musicalité, pris en foule, ces phénomènes du visible acquièrent une autre jeunesse. Le tour de force de cette œuvre devient alors transparent, c’est par la confrontation de ces espaces sensibles qu’un continuum se dresse. Mais peut-être faudrait-il toucher les matières et le pigment du tableau pour mieux saisir le trouble sensoriel ? La raison et l’analyse doivent abdiquer, c’est un devoir de plonger dans le tableau, faire corps avec ces multiples âmes du monde qui n’attendent que nous. La solitude des signes devient alors une promesse, un appel de la pluralité des mondes à notre écoute. Et si l’infinité de l’univers était contenue dans une coquille de noix ?

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