La chambre jaune par Rémy Romain

La chambre jaune par Rémy Romain

« Nous fabriquons nous-mêmes nos mystères. La vie est beaucoup moins compliquée qu’on ne le croit, et elle dénoue elle-même ce qui nous paraît enchevêtré. » Maurice Leblanc

La peinture comme toute forme d’art s’inscrit dans un travail de dissimulation et de recouvrement. Masquer et retraduire les impressions du réel. Diderot a souvent fustigé dans ses Salons la recherche du « vérisme », l’adéquation parfaite entre la toile et ce qu’elle était censée reproduire. Dans ce tableau de Jean-François Huleux justement le regard se trouve immédiatement stoppé, comme empêché par le seuil de la représentation. Deux voies s’ouvrent au champ de notre perception, une sorte de porte à la structure irrégulière qui donne sur une timide blancheur,puis une seconde ouverture faite d’épaisses couches de peinture jaune, persiennes qui ne laisseraient passer aucune lumière. L’empêchement est radical, presque redoublé, ces deux perspectives ne parviennent pas à trouer la surface du tableau. Une surface trop neutre pour être efficace. Même les bandes jaunes n’offrent aucune stabilité chromatique. Sur le côté droit du tableau, les bandes jaunes semblent presque effacées, dans une indistinction parfaite avec le fond beige. L’impureté et le déséquilibre des couleurs s’emparent de la toile. La partie de gauche semble se tenir de guingois face à la porte blanche. Est-ce vraiment une porte, une quelconque ouverture synonyme d’une fuite salvatrice ? La perte de confiance dans les objets accompagne la fuite des couleurs. Les éléments perdent leur autorité, enchevêtrement des formes et des lignes, absence de ligne de démarcation entre l’intérieur et l’extérieur. Ce tableau scintille d’une inquiétude insoluble. Où peut-on encore aller ? A-t-on épuisé tous les possibles, comme dans les récits dédaliens de Beckett ? Ces ouvertures ne sont-elles pas simplement factices ? Peindre pour maintenir le champ de la vision et de l’expression tout simplement. Au moins chez Rothko la peinture vibre encore d’une puissance tragique, il y a la possibilité peut-être rassurante de pleurer sur la condition humaine, de vivre la passion du sang. Ici c’est tout échappatoire qui s’est soudain absenté du monde. Et cette ligne de démarcation entre les deux alternatives chromatiques, propose-t-elle une scission du tableau ? Un seuil acceptable où le choix serait encore possible ?
Comme pour d’autres tableaux de Jean-François Huleux, ce sont les signes même de la peinture qui semblent s’absenter du monde. A l’instar de cette chambre jaune, à jamais condamnée au mystère, le tableau se fait tautégorique, circulation indéfinie du sens, dédale narratif qui jamais ne prend fin.

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